dimanche 10 juillet 2011

Québec rouge

Peu de choses ont été écrites sur les groupes communistes des années 70 au Québec. C'était la révolution tranquille, une période intense politiquement. On connait un peu le Front de Libération du Québec (FLQ), qui n'était pas super clair idéologiquement... Mais qu'en est-il d'En Lutte! et de la Ligue Communiste?

Normal qu'on n'en sache pas beaucoup: les anciens militantEs renient leur passé. Ils en ont honte. Si bien qu'on a l'impression qu'il ne s'est jamais rien passé. Grosse erreur. Plusieurs possédant des postes de pouvoir en ce moment sont issus de ces groupes d'extrême-gauche autoritaire. Et comble de bonheur, ces groupes ont aussi réalisé de splendides albums de musique.

À ce que je sache, il n'y a pas eu de bouquins portant exclusivement sur l'histoire de ces groupes. Par exemple, il y a le livre "En lutte!" de Charles Gagnon. Mais Gagnon était lui-même le fondateur du groupe et ex-felquiste, bonjour la neutralité. De plus, il a la fâcheuse tendance à écrire de façon intello-cryptique qui rend le texte incompréhensible.

C'est dommage de cacher ce passé. Les militantEs de la génération actuelle pourraient y puiser de riches enseignements.

Le dogmatisme d'En lutte! n'avait rien à envier à l'Union Soviétique. Ce passage du livre "La communauté perdue" de Jean-Marc Piotte est éloquent. Un jeune militant rejoint le comité de rédaction du journal d'En lutte!

"Dès le début, des frictions se vivent entre le comité de rédaction dont Serge fait parti et la direction de l'organisation. Celui-là considère que celle-ci, trop éloignée des problèmes rencontrés, lui envoie parfois des directives inappropriées: la direction devrait s'impliquer directement dans le comité du journal ou lui laisser plus d'autonomie. Au premier congrès d'En lutte!, Serge présence la position du comité devant une assemblée de quarante membres qu'il perçoit alors comme une grande famille. Le lendemain, la direction, placée en enfilade devant l'assemblée, modifie l'ordre du jour et intervient par l'intermédiaire du secrétaire général qui attaque systématiquement la position du comité dans un texte truffé de citations de Lénine. Certains nuancent la position du secrétaire général tandis que d'autres, surtout des nouveaux venus, renchérissent sur sa position, mais personne n'appuie Serge. Toute la mise en scène du pouvoir est déjà là. Les trois autres membres du comité démissionnent. Serge, même s'il est profondément humilié, reste à son poste car, dit-il, il faut un certain courage pour subordonner sa vie privée et ses opinions personnelles aux intérêts de la révolution. " Par la suite, Serge reste fidèle mais ne discute plus le contenu des textes, "mais de sa compréhension pour mieux convaincre les autres".

Le nouveau membre devait se transformer en rouage du sacro-saint Parti. Tout lui est sacrifié: famille, amis, confort matériel, travail. La direction attribue aux militants des emplois en usine qui n'ont rien à voir avec leurs intérêts pour faire de l'entrisme (action d'infiltrer une organisation pour la noyauter et prendre son contrôle). Il doit faire entière abnégation de ses propres volontés. Plusieurs s'y prêtent malgré tout de bonne grâce: ceux-ci le vivent comme une "libération". En effet, en suivant des indications extérieures, on se libère du fardeau de réfléchir par soi-même. "En Lutte! constituait une réponse sécurisante à l'angoisse d'une génération aux prises avec un univers socio-culturel en pleine mutation". La plupart des groupes de femmes, étudiants ou communautaires offrent des questions. En Lutte! fournit les réponses.

La Ligue fait subir un lavage de cerveau. Les nouveaux sont forcés de discuter du Manifeste de la Ligue et de textes de Mao. Chacun doit remettre un texte critique sur ses amis et autocritique sur sa vie. Ils sont encouragés à dénoncer leurs camarades et à se convaincre d'être des "trous du cul devant être rééduqués auprès de la classe ouvrière". La Ligue, renommé Parti Communiste Ouvrier dès 1979, conclue l'exercice en dispersant les anciens amis dans des régions différentes. Toute probabilité de dissension est écartée.

Jean-Marc Piotte fait revenir une idée centrale, néanmoins discutable, dans son livre:
"Le discours m.-l., qui reprenait celui des années 30, reproduisait l'aberration catholique: même conception du pouvoir hiérarchique et autoritaire, même morale de discipline et de culpabilité, mêmes confessions (autocritiques), même type d'action (convaincre les autres de la vérité), même rapport aux textes (y niche la vérité)..."
À la fin du FLQ, les deux leaders idéologiques Pierre Vallières et Charles Gagnon se séparent. Pierre, qui prône la révolution, rejoint le PQ (cherchez l'erreur) pour y militer de façon très éphémère. Gagnon se tourne plutôt vers la lutte des classes, le marxisme-léninisme. Il fonde En Lutte!

Malgré une structure hiérarchique étouffante et autoritaire saupoudrée d'une pensée dogmatique, l'organisation grossira rapidement. Le principal organe d'information, le journal, sera distribué à travers le Québec à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. L'organisation fonde même des bureaux à travers le Canada. Une compétition féroce et fratricide oppose la Ligue et En Lutte! pour la conversion des âmes. Officiellement, l'objectif est d'aider le genre humain dans sa lutte contre l'oppression capitaliste. En pratique, les deux groupes se préoccupent assez peu de l'avis de ceux qu'ils prétendent vouloir aider, y compris de celui de ses propres militants.

Les groupes populaires sont infiltrés et transformés en "comptoirs de lutte de classe". Ils sont vidés de toute substance pour être avalés par le tout puissant Parti. D'ailleurs, le Parti a toujours raison.

En Lutte! agit comme un rouleau compresseur et broie tout sur son passage. Localement, la troupe de théâtre Euh!, qui offrait une juste critique sociale (en critiquant notamment la spéculation foncière dans le quartier Saint-Jean-Baptiste), rejoint En Lutte!
"L'années 1976 marque l'apogée et le début du déclin du théâtre d'intervention au Québec. Le théâtre Euh!, convaincu qu'il avait mieux à faire que de lutter au sein de l'AQJT, choisit d'intégrer son action à celle du mouvement marxiste-léniniste En Lutte!, radicalisant davantage sa position et sombrant dans le dogmatisme. Son influence s'étiole sans qu'aucune troupe soit en mesure de ranimer la flamme. Deux ans plus tard, le groupe se saborde. " (Le théâtre québécois, 1975-1995)
Maintenant, je le sais, la question qui vous brule les lèvres est: Comment des gens dotés d'intelligence pouvaient bien trouver un quelconque intérêt à joindre des groupes qui s'acharnaient avec zèle à briser toute indépendance d'esprit et de liberté de pensée? La réponse peut se trouver la dedans:
  • Le désenchantement suite à la défaite du référendum de 1980
  • L'objectif de donner un sens à une vie absurde
  • Obtenir la sécurité de celui qui sait
  • La situation internationale poussait à l'action (Vietnam, Mouvements civiques des États-Unis, Irlande du nord, Pays Basque, Algérie, Chine etc).
La tentation est grande, avec le recul, de ridiculiser ceux qui se sont laissés charmer par les chants de sirène du super-Parti. À mon sens, il va de soi que quelqu'un qui vous soumet des réponses toutes faites est nécessairement louche. Ça explique probablement pourquoi nous tolérons mal les vendeurs, les politiciens et les témoins de Jehovah.

D'ailleurs, soulignons le, tous ces combats politiques ne furent pas en vains. Des gains ont été réalisés. L'assurance-maladie est une réalité (Son maître, Normand Bethune, était membre du Parti communiste. Il y a d'ailleurs une chanson sur son compte plus bas). L'éducation est presque gratuite jusqu'à l'université. Les travailleurs québécois sont aussi plus syndiqués que dans la plupart des autres pays occidentaux.

Comment reconnaître un album communiste stalinien
  • Trop de texte. Des extraits du programme politique sont laborieusement récités
  • Citations de Lénine, Mao, Marx
  • Pochette bilingue avec des masses aux poings levés
  • Un propos naïf frôlant l'idiotie "The youth of our land have awaken, our future is now very bright"
  • Références fréquentes à : la bourgeoisie, la bannière, le prolétariat, le parti, l'unité (son application étant remise à plus tard)
  • Il n'y a pas de solistes
Ni la feuille d'érable ni le fleurdelisé
Enregistré par En Lutte!


  1. Chantons l'unité!
  2. Jim Mc Lachlan Song
  3. Medley
  4. Land of Opportunity
  5. Le travail en régime capitaliste
  6. Les suicidés du Cap Breton
  7. Quand vient le temps des élections
  8. La lettre au rédacteur en chef
  9. A l'ouvrage camarades!
  10. Our comrades from Iran
  11. Maple Leaf Rock
  12. Sing of Unity!
Ex-membres
François Saillant du FRAPRU
Francoise David de Québec Solidaire
Gilles Duceppe (S'implique dans le journal communiste En lutte!, puis adhère à la Ligue communiste marxiste-léniniste et au Parti communiste ouvrier)

Cet album est probablement le plus curieux et le plus intéressant. Il est entièrement bilingue (pochette et musique). La parité homme-femmes n'est pas tout à fait respectée. On y retrouve un certain souci pour la poésie des mots.

C'est Dominic C. qui m'a aiguillé vers cet album qu'il avait trouvé dans le sous-sol de CKRL 89.1.

Pour télécharger : http://www.mediafire.com/?v852n93ybkpddu9

Chants révolutionnaires du Canada et du monde
Enregistré par En Lutte!


  1. Ouvre bien tes yeux, camarade (chant sur l'unité)
  2. A mesure que grandit la crise
  3. Vive le premier mai
  4. Le chant du 8 mars
  5. Le chant des partisans russes
  6. Fleur cueillie...
  7. Ouvriers, paysans, camarades
  8. La Varsovienne
  9. La guerre révolutionnaire (a propos de la 3e guerre mondiale)
  10. L'Internationale
On croirait qu'En Lutte s'est dogmatisé d'avantage depuis le précédent album. La pochette est plus laide que jamais et une citation de Lénine trône à son sommet. On délaisse un peu la poésie pour réciter des lignes du programme du parti.


Forgeons notre parti! / Forge our party!
Enregistré par le Groupe culturel de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada (qui deviendra le Parti communiste ouvrier du Canada) (1975-1980)


  1. Appel du Komintern (Comintern)
  2. Norman Bethune
  3. Les Partisans (Song of the Partisans)
  4. Le Front des Traivailleurs (Song of the United Front)
  5. Oui les femmes (Rise Up Women)
  6. Forgerons notre Parti (Forge Our Party)
  7. Reel traditionnel québecois
  8. "La Disputeuse" ("The Quarreler)
  9. Gigue du 8 mars (March 8th Jig)
  10. Chant de Staline (Song About Stalin)
  11. L'Internationale
Le noyau central de la Ligue communiste provient du Mouvement Révolutionnaire des Étudiants du Québec (MREQ) qui avait été influencé par les courants maoistes américains et dont le principal lieu d'implantation était Mc Gill University.

Ex-membres
L'éditorialiste de la Presse Alain Dubuc et Pierre-Karl Péladeau étaient membres. C'est durant cette même période de contestation qu’il décida d’orthographier son prénom avec un «K» comme dans «Karl Marx».

Sur la photo: Péladeau est à l'extrême-droite

"Parlant de PKP, dans une autre vie il était militant au module de philosophie de l’UQAM. Il avait accepté de participer comme figurant pour une photo qui devait servir à faire une affiche pour dénoncer le régime des prêts et bourses du gouvernement québécois. L’affiche est sortie au mois de mars 1981 dans le cadre des élections du 13 avril 1981. Comme le monde est petit, sur la photo nous retrouvons aussi Richard Bousquet actuellement responsable du site Rue Frontenac, le site des lock-outés du Journal de Montréal."

La pochette de l'album est bilingue mais toutes les pièces sont en français. Il y a deux pièces instrumentales (dont une est nommée on-ne-peut-plus justement "Reel traditionnel québécois"). Un livret explicatif se trouvant à l'intérieur de la pochette est malheureusement absent.

Pour télécharger : http://www.mediafire.com/?oed7ktk9x3ir2m7

The Party is the Most Precious Thing and Other Canadian Revolutionary Songs, 1979
Auteurs: Le Canadian Cultural Workers' Commitee du Communist Party of Canada, marxist-leninist (enregistré chez Élection Canada comme étant le Marxist-Leninist Party of Canada. Sa branche québécoise est le Parti marxiste-léniniste du Québec. Oui c'est compliqué.)


  1. Here is the Rose - Now Dance!
  2. Song of the Third Congress
  3. Inevitable Struggle Has Broken Out!
  4. Oh Albania, Red Star That Burns Bright
  5. Workers of All Countries, Unite!
  6. Salute to CYUC (M-L)
  7. Arise Proletarians!
  8. Death to the Traitors!
  9. Levesque Doesn't Wear His Specs! (without his specs he's a traitor, without his specs he's a murderer)
  10. The Party is the Most Precious Thing
Notez l'abus de points d'exclamation.

Le parti était présent au Québec pourtant l'album est entièrement en anglais. C'est probablement l'album le plus freak et le plus belliqueux de tous. Chaque pièce est présentée par une douce voix qui fournit de juteuses informations. L'instrumentation est très dépouillée: Tous les chants sont accompagnés d'une simple guitare sèche. On m'avise que le pccml est indistinguable d'une secte. 

Extrait de Inevitable Struggle Has Broken Out!
"The party of labor of Albania
first recognized Kruvtchev vile aim
To fool the people with his megalomania
and slammed it on Stalin's glorious name
Kruvtchev lies have soundly been repudiated
shown to all the world for what they are"

Extrait de Here is the rose now dance
"There was still lots of questions but we never shed
For we are Marxism-leninism, an invincible guide
a trend of unity of marxism-leninism irresistibly spread
and defending marxism we marched ahead"

Pour télécharger : http://www.mediafire.com/?bu71a9b9gs7aaww

Merci au blogue Confederacy of the Wrong pour avoir rendu cet album public.

Remarquez, des partis communistes c'est pas ça qui manque, même aujourd'hui. Il y a le Parti communiste du Canada, le Parti marxiste-léniniste du Québec (aile québécoise du PCC ml) le Parti communiste du Québec (dans Québec Solidaire), le Parti communiste révolutionnaire, La Ligue de la jeunesse communiste du Québec et d'autres. Ils sont tous convaincus d'avoir la seule et ultime bonne interprétation du Capital.

Si vous êtes intéressé à en savoir plus, je vous suggère diverses pistes:

La liberté en colère
Documentaire sur quatre personnages, qui furent au début des années 70 les acteurs d'une période mouvementée d'affirmation nationale au Québec : Pierre Vallières, Charles Gagnon, Francis Simard et Robert Comeau. Regard sur leur engagement social et politique sur fond de séquences d'archives et de chansons de Plume Latraverse.


À voir: Le communisme au Canada, un idéal perdu? Sur Radio-Canne

Plusieurs journaux d'En lutte! et d'autres groupes disponibles sur Google news

L'espace de commentaires est là si vous avez des informations supplémentaires. Ex ou nouveaux militants: livrez votre avis.

4 commentaires:

Dr. Good Manners a dit…

excellent article, très très intérressant! J'Adorerais écouter la pièce a propos de Lévesque sans ses "specs"!

Jonathan a dit…

Concernant les lectures, il y a entre autres «Ils voulaient changer le monde» de Warren et deux numéros du Bulletin d'histoire politique : «Histoire du mouvement m-l au Québec 1973-1983» (automne 2004, seulement trouvable usagé) et, plus récemment, «La gauche au Québec depuis 1945» (dans lequel toutefois on ne traite pas exclusivement des groupes m-l).

François G. Couillard a dit…

J'en prend bonne note! (http://www.ababord.org/spip.php?article816)

Anonyme a dit…

En fait, pour le PCCML, le même album existe aussi en français, je ne sais pas si ce sont exactement les mêmes chansons, mais la pochette est identique.