lundi 14 novembre 2011

Réflexions sur la radio communautaire

En ce moment, la ministre de la culture fait une tournée de consultations dans la province pour parler de l'avenir des médias et de l'information publique. Gouvernement libéral oblige, on ne parle pas trop de questions de fond (la convergence, la non-diversité d'opinion, le droit à la négociation collective des journalistes indépendants) mais on discutaille en périphérie (Titre de journaliste, PAMEQ, Conseil de presse etc). C'est bien beau instaurer un statut de journaliste professionnel, mais entre vous et moi et la boite a beurre, ça ne réglera rien aux problèmes de fond.

Curieusement, lors des consultations de Québec, on a beaucoup parlé de radio communautaire.

Mais vu que c'était très général, se bornant à une forte défense de ce type de média (ce qui est tant mieux et surprenant quand même), je vous propose ma propre consultation publique avec mon propre mémoire. Pourquoi pas. Je vous lance mes idées en vrac.

Quel est son principal attrait?
Liberté économique : Par son statut d'OSBL financé par trois sources: État-autofinancement-pub, ça assure une grande liberté entre la radio et ceux qui y mettent du fric. En contrepartie, les hebdos papiers sont financés par le privé à presque 100%. Cette situation assure indépendance, justice et équité.

Liberté d'expression : Les bénévoles ont une liberté totale dans le contenu de leur émission. Sans patron pour tenir la laisse, chacun peut faire ce qu'il veut tant qu'on reste dans le bon goût et la mesure.

Liberté créative : La radio est ouverte à tout ce qui fait du bruit. L'art audio, l'humour, le radio théâtre, la poésie.

L'éclectisme de la programmation
Ça c'est une constante dans toutes les radios communautaires. Regardez la programmation de CKRL, CKIA, CIBL... Il n'y a pas deux émissions qui se ressemblent. Dans la dernière programmation de CKIA, on avait des émissions sur l'horticulture, la littérature, l'anarcho-féminisme, le country bouseux, le jeu vidéo et j'en passe.

C'est normal, puisqu'on fonctionne avec des bénévoles, d'avoir des émissions qui reflètent leurs intérêts. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas moyen de développer une certaine cohérence dans tout ça.

CHYZ, à mon avis, est l'une des rares station à avoir réalisé ce qu'il faut faire dans ce domaine, volontairement ou non. Quand on se promène sur la bande FM, peu importe l'heure, on peut reconnaître tout de suite le "son" CHYZ. C'est simple, le choix musical est adapté à leur public cible, les jeunes. Aux heures de grande écoute, ça se résume à de la musique indie, électro et hip-hop. Des affaires hipsters, trendy fullcool. C'est pas mal ça. Quand j'écoute CHYZ, je me dis "tiens, voilà un produit cohérent".

Les responsables de la programmation et de la musique ont le devoir de s'assurer que la programmation sera cohérente. Il faut une ligne générale et tout faire pour la suivre. Les responsables de la prog se contentent bien souvent d'attendre que les projets viennent à eux. À mon sens, un travail utile serait de rester vigilant à longueur d'année pour trouver des producteurs de talents qui "fittent" avec ce que la station recherche. Avoir une approche pro active.

Les gens ont maintenant le choix d'écouter un album, de syntoniser la radio ou une webradio. Qu'est-ce qui fait que les gens préfèrent écouter la radio communautaire? La solution se trouve dans la programmation.
  • Elle ne doit pas être un juke box. Les gens ont tous des lecteurs cd dans leur auto.
  • Elle doit être originale.
  • Le choix musical doit sortir de l'ordinaire. Elle doit être destinée aux mélomanes. Il y a de la bouillie commerciale plein la bande FM pour les autres.
  • L'animation doit être de qualité.


Chacun sa place
Les radios communautaires doivent se faire une niche. Le marché est trop petit en milieu urbain pour se piler sur les pieds. Ainsi est-il normal que pendant des années, les deux seules émissions de blues à CKRL et à CKIA étaient au même moment, le vendredi soir?

Chacun son créneau. Si on décide que CKIA est une station politique, il faut rapatrier toutes les émissions politiques de CKRL. Si on décide que CKRL est une station jazz, il faut que CKIA lui refile toutes ses émissions de jazz.

Les deux stations sont gagnantes dans une telle entente. Elles gagnent en cohérence et précisent leur identité.

Oser autre chose
Ce que je trouve le plus triste à la radio communautaire, c'est lorsqu'on tente d'imiter ce qui se fait dans le privé. Son choix musical insipide et redondant, son animation hyperactive et décérébrée, sa glorification du star system. Le pire c'est lorsqu'un bénévole se met à faire le style d'animation à la trash radio. Ça s'est déjà vu à CKRL et on reçoit des demandes régulièrement pour faire ce genre de chose. La radio communautaire est comme contaminée par des bénévoles qui ne jurent que par la radio privée et qui, paradoxalement, s'intéressent peu au milieu communautaire. Ils cherchent un micro.

La radio communautaire est une institution d'apprentissage de la radio, certes. Mais elle n'a pas la vocation de préparer ses bénévoles pour les donner en pâture aux radios privées.

La liberté exceptionnelle qu'on retrouve à la radio communautaire nous permet d'offrir quelque chose de radicalement différent. Voici quelques exemples qui constituent à mon sens des pistes à suivre.
  • L'émission Mes amies de filles animées par des enfants
  • La diffusion en direct lors de l'évènement Réclame ta rue
  • L'émission Démentiellement Vôtre qui, pendant la nuit, sort des studios le micro à la main pour avoir des commentaires des gens en état d'ébriété dans la rue pour des vox pop spontanés
  • Le radio roman (la seule façon d'honorer le théâtre à la radio)
  • Le délire (voir par exemple Errance Raynaldienne)
  • L'art audio tous azimuts (pourquoi pas la nuit?)
  • L'émission L'oreille Cassée, musique irritante
La radio communautaire n'est intéressante qu'à partir du moment où elle offre autre chose que ce qui se fait sur le reste de la bande MF.

La station doit sortir de ses quatre murs! Grâce à internet, c'est possible de décloisonner, de sortir du studio pour envahir n'importe quel endroit sans aucuns frais. Bars, restaurants, festival littéraire, manifestation, campement des indignéEs, sont tous des endroits qui peuvent et doivent être occupés par la radio communautaire. Une foutue table, un micro, un portable et une connexion internet et le tour est joué!

CKUT, qui possède un studio mobile de diffusion internet, est en ce sens un exemple à suivre. Se cantonner à des méthodes du 20e siècle en radio, c'est aller droit dans un mur!

Ze studio portable de CKUT au Salon du livre anar de MTL

CKUT est aussi un modèle à suivre en terme de programmation qui sort complètement de l'ordinaire. J'adore.

Parlons fric
Faire fonctionner une radio coûte cher. Pour vous donner une idée, c'est environ 50$ qu'une station paie pour chaque heure où vous êtes à l'antenne.

Comment faire dans ces conditions pour recevoir un financement adéquat? Eh bien premièrement il faudrait que le financement du PAMEC parvienne à atteindre au moins un de ses ambitieux objectifs.
Les sous de l’État ne permettent pas réellement ici « d’améliorer l’offre d’information locale et régionale ». Si, en plus, on définit l’information d’intérêt public comme « l’information généraliste basée sur des enquêtes et des reportages approfondis », alors là on rate la coche la plupart du temps, dans la plupart des médias communautaires.
Est-ce la faute aux médias communautaires? Non. Dans les faits, le soutien de l’État couvre à peine les frais de production matérielle desdits médias. Il n’y a tout simplement pas assez d’argent pour produire de l’information et engager des journalistes (même chichement payés). Il était peut-être possible d’espérer, dans le passé, que les médias communautaires génèrent des revenus publicitaires suffisants pour se développer, mais il est de plus en plus clair que cela relève de l’utopie, au moins dans les milieux urbains. Source: Infobourg
Alors que l'assiette publicitaire privée est de plus en plus fractionnée par la multitude, une station communautaire ne fait tout simplement pas le poids. D'ailleurs, saviez-vous qu'acheter une capsule de pub à CKIA était le même prix qu'à la radio commerciale? Octroyer sa confiance à CKIA plutôt qu'au 93.3 devient alors un vrai acte de foi... ou de charité.

Pour finir, dans le contexte ou tous les médias traditionnels se résument de plus en plus à recracher la ligne éditoriale de leurs patrons, la radio communautaire est une alternative prometteuse. Une opinion que partage la ministre des communications. De plus, à travers un paysage médiatique plutôt maussade, la radio est un média qui se porte très bien.

Le 7 décembre ce sera l'assemblée générale de CKIA à 18h à la Maison de la coopération. Je suis en pleine réflexion sur le sujet. Alors aussi bien partager mes réflexions désordonnées. Quel est votre opinion à vous?

6 commentaires:

L'Homme Scalp a dit…

Cette réflexion doit se poursuivre. Je sais que tout le monde a son idée sur ce que devrait être la radio et que ça peut devenir une tour de Babel quand on en discute. Mais, il y a des pistes dans ton texte sur des terrains d'entente. Je prône aussi la créativité, la différence. Il y a moyen d'être professionnel dans l'offre livrée sans sonner comme la radio privée. Plusieurs de ma génération (et surtout plus vieux) n'ont aucune idée de la valeur d'une programmation parallèle sur internet.

François G. Couillard a dit…

Oui je suis de ton avis la réflexion doit se poursuivre.

Anonyme a dit…

Dans l'ensemble, je suis d'accord avec les propos de François. Cependant CHYZ me déçoit beaucoup. C'est une radio "universitaire", c'est-à-dire qui devrait s'intéresser à l'ensemble de l'"univers", passé et présent. Malheureusement, comment peut-on ne pas y diffuser du tout de musique "classique"? On n'y entend pratiquement que des styles de musique actuels.

François G. Couillard a dit…

La musique classique! Mais il y a déjà le canal à Edgar Fruitier, Espace Musique, Radio Galillée, CKRL et CKIA et j'en passe qui en diffuse.

Chacun sa place.

François G. Couillard a dit…

Au sujet de la musique classique... Je n'ai jamais compris pourquoi on les cantonnaient presque toujours le matin pendant la fin de semaine. Pourquoi pas le jour ou le soir? En tout cas, certainement pas en même temps que tous les autres.

La meilleure émission de musique classique à Québec est probablement Continuo à CKRL. On parle de musique ancienne, c'est vraiment un créneau qui la distingue des autres. C'est ça qu'il faut.

Anonyme a dit…

François, On ne me fera pas croire qu'il n'y a jamais eu un ou des étudiant-s en musique à Laval à avoir proposé d'animer une émission de musique classique. Qu'on arrête de censurer ces étudiants qui voudraient faire connaître de la musique autre que "l'indie, électro, hip hop" qu'on entend dans d'autres stations. CHYZ n'est pas une radio privée, où une clique peut faire ce qu'elle veut avec les ondes. SVP un peu de respect pour la diversité hors des heures de grande écoute! Mais OK pour la cohérence, qui vise à éviter de la diffusion au goût douteux.