mercredi 3 août 2016

Entrevue avec Alexandre Zelkine

Égoportrait, décembre 2015, A. Zelkine
Alexandre Zelkine est un grand auteur-compositeur-interprète.


Il devient vite très populaire lorsqu'il arrive dans le Québec bouillonnant des années 60.

Dans les salles où l'on se pousse pour le voir, il étonne avec la variété des arrangements, sa grosse voix et sa barbe de tsar.

Plusieurs chansons sont celles d'un homme en colère. Contre l'oppression, la cupidité et l'idiotie. Elles abordent les voyages aussi, beaucoup.

Dans un même spectacle, grâce à une grande variété d'instruments, les spectateurs sont transportés en Bolivie, en Russie, en Argentine, aux États-Unis, en Irlande, en France et ailleurs. C'est un dépaysement complet.

Deux de ses 7 albums portent sur des chants du terroir de paysans russes et de bucherons québécois.

Ayant rangé sa guitare depuis longtemps, Alexandre Zelkine est aujourd'hui mieux connu pour sa passion des trains miniatures.

Sa carrière a été fulgurante. Mais a-t-elle laissée une empreinte marquante? Nous lui avons posé cette question et de nombreuses autres. Alexandre Zelkine a eu la grande générosité de répondre en plus d'ajouter des photos.

Merci à Lynda Forgues pour la correction orthographique.

Début de la carrière

Vous arrivez à Montréal en 1966 après avoir voyagé dans les Balkans, en Israël et à New York. Pourquoi Montréal ?

Alors que je vivais à New York depuis près d’un an et demi, j’avais décroché un contrat d’un mois dans un bar montréalais, en plein centre-ville, appelé "The Tap Room". C’était l’enfer ! Mais ce court séjour m’avait permis de découvrir qu’au Québec, il se passait des choses intéressantes au niveau de la chanson. Et aussitôt rentré aux Etats-Unis, je décidai de déménager à Montréal. Et bien m’en pris car, dès mon arrivée, tout se mit à me sourire dans le domaine du spectacle, et le succès arriva presque aussitôt.

À la Butte à Mathieu de Val David, 1966, A. Zelkine

Ce fameux contrat d'un mois au Tap room, c'était pour exercer quel métier?

Celui de chanteur, mais de chanteur de bar, dans un brouhaha épouvantable, pour
une clientèle qui se moquait éperdument de la bonne chanson.

Vous souvenez-vous précisément de ce qui vous avait alors interpellé au sujet de la chanson à Montréal?

Le fait qu’il existait des endroits (les boîtes à chanson), où les gens venaient spécialement pour écouter – et apprécier – les chanteurs.

Quels souvenirs avez-vous du Québec à cette époque ? Comment avez-vous été accueilli ?

A cette époque de "Révolution tranquille", on sentait une vitalité enthousiaste et une tendance générale à l’émancipation, tant "sociétale" que politique et idéologique. Et l’accueil que je reçus alors fut des plus chaleureux et gratifiant.

La boite à chansons "Le Patriote" vous a donné la chance de vous produire? C'est quoi cette boite?

Comment ?!! Se pourrait-il qu’on ne sache plus ce qu’était LA boîte à chansons montréalaise Le Patriote, sur Ste Catherine-Est, la Mecque alors incontestée de tous les chansonniers québécois dans les années 1960, fondée en 1967 par les pionniers visionnaires Yves Blais et Percival Bloomfield ? (Hommage plein de gratitude leur soit rendu !)…

Au Festival de Folklore "Mariposa", à Toronto, 1970, A. Zelkine

Quelles sont vos lectures à l'époque?

Le mensuel Hara Kiri, puis son prolongement hebdomadaire Charlie Hebdo, dont le fondateur François Cavanna a toujours été mon maître à penser sainement. (Et les tragiques événements parisiens de janvier 2015 ont douloureusement démontré que cette veine intellectuelle était bien l’ennemie des imbéciles…)

Le Québec est alors en pleine révolution tranquille. C'est une période d’ébullition pour le mouvement nationaliste. Quel était votre relation avec ce phénomène?

Je vous avouerai (piteusement) que, venant tout juste de débarquer d’Europe, puis des États-Unis, je n’étais absolument pas au courant du phénomène en question, du moins au tout début. Toutefois, étant alors un nouveau venu étranger, la plus élémentaire courtoisie – quelles que fussent mes sympathies – m’interdisait de prendre ouvertement parti pour l’une ou l’autre des tendances qui s’opposaient alors…

Gilles Vigneault opérant un des tout premiers réseau de trains miniatures de M. Zelkine à Montréal en 1976, A. Zelkine

Les albums et chansons

Même s'il y a une grande variété des styles, il semble y avoir une ligne directrice dans tous vos albums. C'est celui d'un parti pris pour la classe populaire, pour la liberté et contre plusieurs formes d'oppression. Sur la pochette de l'album "Pessimiste", on ressent de la colère. Êtes-vous animé des mêmes sentiments aujourd'hui?

Indiscutablement. Disons que ces sentiments se sont, en quelque sorte, "affinés" au cours des années. Mais aujourd’hui plus que jamais, je prône la justice et la raison, contre l’absurdité, le mercantilisme, la violence imbécile et le fanatisme arriéré.

Dans les albums "Alexandre Zelkine" volume 1 et 2, vous chantez non seulement en plusieurs langues mais aussi avec des arrangements très variés. Qu'est-ce qui motivait le choix de vos pièces et la façon de les arranger?

J’ai toujours adoré ce qu’on appelle aujourd’hui la "World Music". Aussi m’attachais-je alors à promouvoir des styles d’accompagnement et d’instrumentation aussi variés que possible.

Et en ce qui concerne le répertoire lui même, comme j’adore les langues étrangères (j’en ai parlé neuf, même si j’ai fini par en oublier certaines, faute de pratique), c’était pour moi un immense plaisir d’interpréter des chansons de divers pays, exprimant diverses cultures.

Vous avez enregistré plusieurs albums sur la guerre civile espagnole. C'est un sujet inspirant?

A vrai dire, je n’ai enregistré, en tout et pour tout, que deux chansons inspirées par cette guerre, laquelle constitue une étape historiquement importante dans la lutte des peuples contre la tyrannie.

Plusieurs des pochettes de vos albums sont en anglais et en français. C'était important pour vous?

Mon répertoire s’adressait à un public (en principe) universel, et pas seulement francophone.

Pour l'album "Pessimiste", vous avez collaboré avec Gilles Valiquette et Richard Séguin. Comment avez-vous fait leur rencontre?

Par le plus heureux des hasards, en 1972, alors que Richard, sa sœur Marie-Claire et moi nous nous produisions lors d’un même concert en plein air à l’Université de Montréal. Ce sont eux qui m’ont ensuite présenté Gilles Valiquette.

En studio, 1971, A. Zelkine

Comment a été la réception du public à l'album "L'otage" en 1974 ?

Pour être honnête, je dirais qu’elle fut un peu décevante. Mais cela était essentiellement la conséquence d’une promotion lamentable, effectuée (ou plutôt non effectuée) par un petit groupe de responsables incompétents, anti-québécois et pas intéressés pantoute par l’éventuel succès commercial de ce long-jeu…

Vous déplorez la faible publicité autour de l'album L'otage. J'aurais plutôt cru que son lancement aurait soulevé un tollé, étant donné la photo sur la pochette, assez provocatrice, et surtout pour la pièce "L'otage" mettant en vedette un personnage qui ressemble beaucoup à Pierre Laporte, 4 ans après sa mort aux mains du FLQ. Vous n'avez eu aucune critique de ce genre? Par exemple, des copains vous mettant en garde ou un coup de téléphone d'un parent de Laporte?

Non, presque rien de tout cela. Et même, une fois, alors que je venais de donner un récital dans un CEGEP, un neveu de Pierre Laporte est venu me féliciter pour cette chanson.

Toutefois, anecdote amusante au sujet de la photo de la pochette : alors que je prenais celle-ci à partir de l’autre côté de la rue, une vieille dame qui passait - et ne m’avait pas vu – a cru qu’il s’agissait d’un véritable enlèvement, et s’apprêtait à appeler la police…

Dans l'album "L'otage" vous avez une chanson tournant en dérision le machisme. Était-ce risqué d'être féministe au Québec à l'époque?

Paaas du tout ! Bien au contraire ! Peu de temps après sa sortie en disque, j’avais même fait de cette chanson ("Chauviniste mâle") une bande dessinée de deux pages, qui a été publiée dans le magazine - féminin sinon vraiment féministe - de l’époque : "Madame", auquel collaborait également ma femme.

Vous avez fait six albums dont un album de musique traditionnelle russe, et un autre de chants traditionnels québécois. De quel album êtes-vous le plus fier?

Plus précisément, j’en ai fait sept. Le tout premier était lui aussi un album de chansons traditionnelles russes, que j’ai enregistré à New York en 1964, peu après mon arrivée là-bas, et qui a obtenu un succès honorable auprès de la communauté russe immigrée. Récemment, un magazine américain (de modélisme ferroviaire) auquel je collabore parfois m’a transmis le courriel d’un vieux monsieur, tout surpris de découvrir que j’étais le même "Sasha Zelkin" que celui dont il avait acheté le premier disque lorsqu’il était encore étudiant…

Cela dit, l’album dont je suis le plus satisfait du point de vue vocal est celui de chansons québécoises. Quant au plus personnel, c’est, bien évidemment, "L’otage", avec une majorité de mes propres compositions, exprimant certaines de mes idées et convictions.

Si Alexandre Zelkine faisait un album aujourd'hui, on pourrait y retrouver des chansons sur quels sujets?

Franchement, là, je n’en ai pas la moindre idée… Comme je l’ai mentionné précédemment, je n’ai plus rien à dire dans ce domaine…

Vie personnelle

"En 1983, je venais de donner mon tout dernier récital, et je suivais alors un cours à plein temps (de septembre 82 à janvier 84) en ajustage-mécanique, au CEGEP de La Magdeleine, à La Prairie, pour améliorer mes aptitudes dans la construction de trains miniatures..." -Alexandre Zelkine

Quels sont vos souvenirs d'enfance à Lyon? Comment étaient vos parents?

J’étais un petit garçon extrêmement dissipé (j’ai été renvoyé de cinq établissements scolaires !)
Mes parents étaient adorables, mais je leur en veux de ne pas m’avoir appris – ce que j’ai dû faire moi-même par la suite – à remettre systématiquement en question les idées reçues.

De plus, j’ai été gâté à l’excès par ma grand-mère russe, qui m’idolâtrait. Tous ses autres petits-enfants étant restés, avec leurs parents, en Union Soviétique. (J’ai enfin fait la connaissance de ceux-ci – mes cousins germains et tous leurs enfants - la première fois que je suis allé en Russie, en 1993).

Dans une entrevue précédente, vous avez mentionné que votre père était un réfugié. Comment était sa situation en URSS à l'époque? Qu'est-ce qui a motivé son départ?

Pendant la guerre civile qui a suivi la Révolution, mon père a combattu contre l’Armée
Rouge. Ce qui fait que, s’il n’avait pas pu fuir l’ URSS aussitôt après (décembre 1920), il aurait été fusillé dix fois de suite !… Maintenant (et surtout en raison de l’unité à laquelle il appartenait : le célèbre Régiment de Choc Kornilov), il est considéré comme un super-héros !

J’ai, à Moscou, un neveu rédacteur en chef d’un journal relativement important, à qui j’avais envoyé la photocopie d’un document attestant de l’appartenance de mon père à ce régiment. Il l’a fait agrandir, encadrer, et l’a accroché à un mur de son bureau. Aussi peut-il désormais s’enorgueillir auprès de ses visiteurs d’avoir eu un grand-oncle prestigieux….

Vous avez participé à la Guerre d'Algérie en 1961-62. Comment la guerre vous a-t-elle changé ?

Outre le fait qu’elle m’a rendu sourd (à longue échéance), elle n’a fait que confirmer pour moi combien absurdes et révoltants sont la plupart des conflits armés.

Quelles sont vos plus grandes inspirations?

D’une part, les penseurs rationalistes. Et, sur le plan artistique, les grands reporters-photographes du siècle dernier, de l’influence desquels je n’arrive d’ailleurs toujours pas à m’affranchir complètement dans mes propres travaux photographiques….

Vous avez parlé de penseurs rationalistes. Pouvez-vous en nommer quelques uns?

  • Le philosophe et scientifique Marcel Boll (1886-1971), co-fondateur de l'Union Rationaliste de France, auteur de nombreux ouvrages scientifiques ou philosophiques, dont "L'éducation du jugement"
  • François Cavanna (1923-2014), journaliste et écrivain, fondateur des magazines Hara Kiri et Charlie Hebdo

Ludmila Zelkine apparait sur la pochette d'un de vos albums. C'est votre fille? A-t-elle poursuivi dans la musique?

Non, elle a fait carrière dans les transports maritimes, et continue dans ce domaine, en Floride où elle vit depuis 18 ans avec ses deux enfants.

La fin de carrière

Vous quittez le Québec en 1990. Y avez-vous conservé des liens?

Oui, bien sûr. Malheureusement, un de mes très bons amis montréalais est décédé il y a à peine deux mois. Mais je suis resté très lié avec un autre ami, le chansonnier Pierre Calvé.

Nous avions fait connaissance au Patriote, justement, où nous chantions ensemble en 1966, dès mon arrivée au Québec.

Par ailleurs, en ce moment même, mon petit-fils (20 ans) effectue un stage de décoration à Montréal, sous la direction d’un autre de nos amis anciens : le génial peintre et décorateur (du Cirque du Soleil) Dominique Gaucher.

Qu'est-ce qui a causé la fin de votre carrière musicale ?

Longtemps avant de devenir complètement sourd, au début des années 1980, je me suis rendu compte que j’avais dit à peu près tout ce que j’avais à dire dans ce domaine, et qu’il valait mieux que j’arrête avant que mon public, lui aussi, "se tanne"…..

Et puis il y avait d’autres domaines que j’avais encore envie d’explorer plus à fond. Car je pars du principe que, n’ayant qu’une seule vie, je serais désespéré à l’idée que je l’aurais passée en n’y faisant qu’une seule chose. (Certes, on m’objectera que "Qui trop embrasse mal étreint", mais qu’importe…).

Quand on voyage on apprend des tas de choses, sur nous-mêmes et sur les autres. Qu'avez-vous appris du Québec ?

A être plus dynamique, plus "cool", et à avoir une vision moins étriquée des gens, de leur environnement et de leur façon de vivre. (A condition, bien sûr, que cette dernière ne porte pas préjudice aux autres gens).

Dans une entrevue précédente vous mentionnez avoir la chance de ne pas avoir à travailler. Comment subvenez-vous à vos besoins?

Bien entendu, je disais ça avec un clin d’œil, et je plaisantais éhontément. En fait, j’ai exercé bon nombre de métiers divers, dont certains parallèlement à celui de chansonnier. Et puis, pour tout vous avouer, j’ai une femme qui est designer. Aussi puis-je me prévaloir du statut "d’homme entretenu"… (rires)

Cela dit, j’ai travaillé pendant plus de quinze ans comme traducteur-pigiste pour le Secrétariat d’État du Canada.

Une fois rentré en Europe, j’ai continué à travailler pour une agence touristique montréalaise, comme guide-accompagnateur-interprète : en Russie, en Sibérie et en Mongolie.

Dans la steppe mongole avec des hôtes éleveurs nomades en 1993 (ou 1994 ?), A. Zelkine

Par ailleurs, toute ma vie, j’ai été reporter-photographe-illustrateur. Et encore maintenant, je collabore très régulièrement à des magazines de modélisme ferroviaire américains, français, espagnols, britanniques, allemands, et même russes (dont certains vont même jusqu’à me payer pour mes articles… Ca s’peut-tu ?!!). Et l’automne dernier, j’ai sorti un livre, illustré de plus de 500 photos, sur mes quarante années de modélisme ferroviaire, activité pour laquelle je suis d’ailleurs bien davantage connu dans le monde (des amateurs de celle-ci) que je ne l’étais en tant que chanteur...

Se souvient-on aujourd'hui d'Alexandre Zelkine au Québec?

Voilà une bonne question, dont je serais passablement curieux (quoique sans grandes illusions) de connaître la réponse !… (rires).

M. Zelkine est fier de son tout dernier réseau de trains miniatures, A. Zelkine

En rafale

Quelques mots sur...
  • Pete Seeger: Un très grand Monsieur et un personnage légendaire. (J’ai été l’invité de son émission de télévision "Rainbow Quest" en janvier 1966, alors que je venais tout juste de déménager au Québec)
  • Richard Séguin: Un excellent ami, et un merveilleux musicien et guitariste
  • Aristide Bruant: Un des tout premiers auteurs-compositeurs qui m’ait plu
  • Atahualpa Yupanqui : Le plus grand de tous les auteurs-compositeurs sud-américains, et un fabuleux guitariste
Conseil voyage : en Mongolie, qu'est-ce qu'il ne faut absolument pas manquer?

La Steppe et ses éleveurs nomades.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Vous avez participé à la Guerre d'Algérie en 1961-62. Comment la guerre vous a-t-elle changé ?

Outre le fait qu’elle m’a rendu sourd (à longue échéance), elle n’a fait que confirmer pour moi combien absurdes et révoltants sont la plupart des conflits armés.

Quelle vie riche et bien remplie !...

Dellys, grande Kabylie, Octobre à Décembre 1961...le même Alexandre Zelkine ?...